Un nouveau réseau mondial pour la création audiovisuelle, Jean-Marc Peyron, INA, 1987

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L’image de synthèse revendique sa spécificité.
Elle repose en effet sur le principe de la modélisation d’objets dans un espace à trois dimensions ce qui distingue nettement cette technique de l’ensemble hétérogène des images électroniques. Elle est déjà prête à réaliser la visualisation de phénomènes scientifiques, des espaces architecturaux, dont la mémoire s’inscrit maintenant sous forme de base de données.

L’image de synthèse possède une histoire de Nouveau Monde :
en 25 ans, les pionniers comme William Fetter avec son film « 50 percentile Man ‘H3255631962’ » réalisé en perruque sur les ordinateurs de la société Boeing, John Whitney Senior détournant dès 1965 les calculateurs militaires de guidage de missiles M à des fins artistiques, Charles Csuri de l’Université de l’Ohio réalisant ses premiers dessins animés assistés par ordinateur au début des années soixante ont été suivis par une nouvelle génération d’artistes comme David Em, Copper Gilloth et son pamphlet féministe « Skippy Peanut Butter Jars », Nancy Burson et sa recherche obscessionnelle de l’origine de l’homme (« Androgyn » 1982), Yoichiro Kawaguchi et ses modélisations de formes organiques (« Growth II : Morphogenesis »), Rebecca Allen, l’égérie du New York Institute of Technology, Inochi Iguchi et sa méthode orginale de modélisation des groupes de couleurs (« Amida Buddha »), Michel Bret, Hubert Hohn, Hervé Huitric et Monique Nahas de l’Université de Paris VIII, Larry Cuba, Art Durinski, Alvin Ray Smith, et bien d’autres. En vingt ans, les premières firmes ont disparu pour faire place à d’autres : le géant américo-canadien Omnibus de JC Pennie, la brilliante PME Pacific Data Image du jeune Carl Rosendahl, les concurrents français Sogitec et Thomson Digital Image, tous deux issus de la filière de la simulation de vol, l’inclassable Japan Computer Graphic Lab (JCGL) et les nombreux européens sous licence américaine (Steiner Film de Münich, Computer Animation Lab de Francfort, Electronic Arts de Londres etc..).

L’image de synthèse a crée une communauté constituée de personnalités étonnantes :
les « Cray Brothers » à savoir John Whitney Junior et Gary Demos qui, jusqu’à une période récente, ne pouvaient concevoir le film d’animation que dans l’excellence artistique et le brio technique, sur leur supercalculateur Cray XMP, le déjà « vétéran » James Blinn à peine âgé de 30 ans avec son film « Blobby Molecules », Robert Abel et sa créature de rêve « Sexy Robot » inspirée peut-être du personnage de Brigitte Helm dans Metropolis de Fritz Lang, l’ingénieur philosophe Philippe Quéau de l’INA, le flegmatique griot John Vince du Middlesex Polytechnic, Charles Csuri qui pose pour la télévision avec Betty Boop sur ses genoux, le très cosmopolite Mitsuru Kanelko qui tente désespérément de réaliser l’hybridation idéale entre la « chip made in Japan » et l’inégalable « French Touch », Nelson Max et sa mystérieure île de Carla, les deux discrets créateurs d’algorithmes Paul Bézier et Henri Gouraud dont les découvertes sont enseignées aux jeunes générations de scientifiques, Xavier Nicolas de la Sogitec et Jean-Charles Hourcade de la société TDI, Herbert Franke qui cultive ses images de fractales comme des orchidées, Michel Gangnet et ses axonométries et tant d’autres…

L’image de synthèse s’affiche : un show américain de haut niveau « Siggraph » (13ème édition) et ses 22 000 participants, le show japonais Nicograph et des rencontres européennes : le Computer Graphic Show de Londres, les rencontres scientifiques d’Eurographics et du Cestat et le très créatif et européen IMAGINA de Monte Carlo (6ème édition).

L’image de synthèse possède déjà sa cinémathèque virtuelle :
les clips musicaux « Hard Woman » sur une chanson de Mick Jagger et « Money for nothing » sur une chanson de Dire Straits réalisés respectivement par John Whitney et Steve Barron, le « Sexy Robot » de Bob Abel, le dérisoire et enthousiasmant « Blowin in the wind » de Bill Reeves soit 45 secondes au chrono d’un champ d’herbe balayé par le vent, l’ironique « Hamlet the Mild Cigar » et le délirant « Smarties-got the answer », deux publicités conçues par Martin Lambin-Naird, les Brontosaures de Pacific Data Image, « le Flipper de la délinquance » au look tropical design de Renato et Georges Lacroix, le mélodrame d’animation « Tony de Peltrie » de Pierre Lachapelle et Philippe Bergeron, les « Works » le palimpseste du New York Institute of Technology, « Maison vole » l’essai réussi d’André Martin et Philippe Quéau, le très classique « Electric Now » de Francis Grosjean, « Luxo Junior » ou les démêlées humoristiques de deux lampes de bureau, père et fils, et d’une balle de tennis conçues par John Lasseter, la très surréaliste « Picture Gallery » de Moving Picture Company, le métal félin de « Bio-Sensor » conçu par Takashi Fukumoto de Toyolinks, les insurpassables bandes démo des sociétés Cranston/Csuri et Digital Productions, la première œuvre collective de l’atelier de Paris VIII intitulée « Gastronomica », les « Matics » de Jacques Rouxel et l’incontournable « Tron » des Studios Walt Disney.

L’image de synthèse se laisse facilement interviewer :
des lettres spécialisées (« Klein Newsletter » Etats-Unis, « Pixel Newsletter » Toronto Canada, « La lettre de l’image » Cesta-Ina), des magazines (Computer Pictures Backstage –Etats-Unis, Computer Image –Mc Claren –Royaume Uni, Visual Computer – Springer Verlag RFA, Computer Graphics IEEE- Etats-Unis), Computer Graphics World-Etats-Unis), des émissions de télévision , « Nombre et Lumière » sur une idée de Philippe Quéau (Antenne 2, 1986) et « Computer Animation » dans la série Les Maîtres de l’Animation de John Halas ( BBC-Educational Film Company- 1986), de nombreux livres comme « Computer Art » de John Lewell, « The Beauty of Fractals » d’Herbert Franke, l’art et l’ordinateur de Françoise Holtz-Bonneau, l’éloge de la simulation de Philippe Quéau etc…

L’image de synthèse se vend bien :
au niveau de la vente de systèmes clé en mains, Wavefront Technologies revendiquent à eux seuls 70 unités vendues, auxquelles il faudrait ajouter les performances de Robert Abel Research, d’Alias, de SpaceWard Computer, de Cubicomp, de Colorgraphics Systems, de Dubner Computer, du FGS-4000 de Bosch, de TDI, de Vertigo. Les calculateurs spécialisés prolifèrent : l’Iris de Silicon Graphics, le Links 1 de Toyolinks, le Pixar de Lucas Film, le « Domain » d’Apollo, le PSC de Culler Scientific Systems, l’Edge Computer, l’IMI, le SPS9 de Bull, le Cubi-7 de Telmat, le Getris de Getris Images, le PS 300 d’Evans et Sutherland, le Colorix de Thomson-Titn etc.. Dans le domaine du dessin animé assisté par ordinateur (DAAO), pas moins de huit systèmes sont proposés : « Paintbox » de Quantel, « CAAS » de Computer Graphic Lab, « Grace » d’Unisys, Animatique Comparetti, « Pluto » de IO Research, « Psyché 3 » d’Xcom/INA, « Animatics » de Grove Park Studio.

Dans ce contexte se développent des cabinets de création indépendants motivés par l’image de synthèse : English Markell Pockett, Robinson Lambie Naird, Fantôme – l’équipe qui déclare « savoir faire la différence entre Olivetti et Baudelaire », Images préssées, Image Center et Ikone pour l’architecture par exemple.

Les exigences des publicitaires sont très inégales selon les pays mais tous les directeurs de création désirent une image de synthèse « Belle comme une fleur de chair » (Man Ray). D’autre part, le mélange d’images de synthèse avec des prises de vues réelles ouvre de nouveaux champs d’expression. Un progrès sensible a été réalisé en France avec le film d’entreprise « Proxima » commandé en 1986 par Peugeot aux sociétés Acmé et Sogitec. La sortie en février 1987 du film de Pierre William Glenn « Terminus » dont les images de synthèse ont été réalisées par TDI est attendue avec impatience à cet égard.

Par ailleurs, l’utilisation généralisée de l’image de synthèse dans la conception d’émissions de télévision (en dehors du générique et du packaging) commence à apparaître. A ce jour, l’émission sur l’œuvre de Le Corbusier commandée par Antenne 2 à Jacques Barsac à l’occasion du centenaire de la naissance de l’architecte (1887) est exemplaire : le spectateur va pouvoir visiter les grands projets architecturaux que Le Corbusier n’a pu réaliser au cours de la vie. Enfin, le dessin animé assisté par ordinateur fait une entrée timide mais significative sur les écrans de télévision.

Le marché européen occupe la seconde place au niveau mondial après les Etats-Unis grâce un important savoir-faire industriel et à un potentiel créatif diversifié.

Le programme Media initié par la Commission des Communautés Européennes avec son volet consacré aux nouvelles images renforcera les actions déjà menées dans le domaine. Ce programme sera lancé début février 87 à l’occasion d’IMAGINA , carrefour international des industriels, des chercheurs et des créateurs.

Jean-Marc Peyron, Direction de la Recherche Prospective,
Institut National de l’Audiovisuel
Bry sur Marne, Janvier 1987